# Moi aussi

A l’été 2009, Blur a donné un concert géant en plein air, à Hyde Park, à l’occasion de la reformation du groupe –ou du moins, à la fin d’une longue période de silence qui ressemblait un peu trop à une séparation. Autant vous dire que j’étais excitée comme un yorkshire et que c’est en pleurant littéralement de joie que j’ai acheté mon billet sur Internet.

C’était l’été où j’ai eu 22 ans, j’étais célibataire après m’être fait briser le cœur quelques mois auparavant, et la vie commençait à avoir un petit goût de liberté fort exaltant. Dans mon équipée londonienne, celle que je considérais à l’époque comme ma meilleure amie -appelons-la Cunégonde- m’accompagnait, cerise sur un gâteau déjà prometteur. Pensez ! Londres ! Le rock’n’roll !

Il faisait très chaud, nous nous sommes baladées à Brick Lane, à Camden, sur Oxford Street. Le concert ? Parfait, évidemment. Fan hardcore du groupe comme vous le savez –contrairement à Cunégonde d’ailleurs- je connaissais par cœur le moindre mot de la moindre chanson, et je ne me privais pas de m’époumoner avec la foule (si mes souvenirs sont bons, nous étions environ 60 000).

Un autre soir lors de cette escapade anglaise, j’ai été victime de ce qu’il faut bien appeler –je ne mets ces mots sur ce souvenir qu’aujourd’hui- une agression sexuelle. Avec Cunégonde, nous avions pris un verre dans un bar, rencontré deux Anglais sympas, atterri avec eux dans une boîte de nuit –ou un autre bar plus dansant, je ne sais plus bien. C’est drôle d’ailleurs, je ne garde que peu de souvenirs précis de cette soirée, juste quelques flashes… Je me souviens que je portais ma robe d’été bleue que j’adorais, un peu dos-nu, à la jupe ample qui tournait. Nous nous faisions gentiment draguer par les deux jeunes types en question, et c’était agréable : qui n’aime pas plaire ? Et puis, je conversais en anglais, ce qui m’arrivait trop rarement à mon goût et que j’ai toujours aimé. Certes, celui des deux qui avait jeté son dévolu sur moi ne me plaisait pas plus que ça physiquement, mais quelle importance, c’était bon enfant, flatteur, ça ne portait pas à conséquence.

Je me souviens cependant avoir décidé en mon for intérieur de cesser de boire de l’alcool à partir d’un certain moment –avant d’être ivre justement. J’ai laissé mon verre dans un coin et n’y ai plus touché ; le type –un grand roux- me resservait, mais je ne buvais pas, en essayant toutefois de garder cela discret.

Les deux compères étaient à Londres pour quelques jours et partageaient une chambre d’hôtel. Cunégonde et son soupirant –Alex, ça me revient- se sont éclipsés sans autre forme de procès (elle m’a vaguement dit un truc comme « Bon, ça va aller hein ? Allez, à plus tard » avant de me laisser avec l’inconnu roux, dans un lieu inconnu d’une grande ville inconnue).

De fil en aiguille, le fameux roux m’a entraînée jusqu’à son hôtel, je commençais à protester que je ne voulais pas monter prendre un dernier verre, non merci, mais il singeait les prétendants éconduits, « You’re horrible to me », il me traînait par la main, alors, je ne sais pas, difficile de faire autrement sur le coup, je suis montée, me promettant de déguerpir fissa sans qu’il se passe quoi que ce soit avec ce type.

La porte s’est ouverte sur un couple nu sur le lit, Cunégonde et Alex venaient manifestement tout juste de terminer leurs affaires, mais à peine mes yeux avaient-ils eu le temps de voir ce gênant spectacle, que le roux m’empoigna manu militari vers la petite salle de bains et ferma la porte, la pièce étant totalement noire. C’est là que ça a eu lieu, son insistance, mes refus acharnés, ses mains et sa bouche partout sur moi, qui me débattais, en proie à la panique car dans le noir complet, je ne savais même pas par où m’enfuir, où était cette foutue porte.

L’énergie du désespoir a heureusement guidé mes mains vers la poignée de la porte.

S’est ensuivie une fuite éperdue, en courant, à travers les rues de la ville. En pleine nuit, les rues inconnues de cette grande ville inconnue, et à ce jour j’ignore encore totalement comment j’ai réussi à retrouver l’auberge de jeunesse où nous séjournions Cunégonde et moi. Elle ne se trouvait pourtant pas si près. J’ai couru longtemps…

Je n’ai jamais raconté ce souvenir à personne pour deux raisons. D’abord, parce que j’en ai toujours minimisé la gravité –après tout, je ne me suis pas fait violer- et ensuite, parce que je me sentais responsable de ce qu’il m’était arrivé –à cause de la robe, à cause de mes sourires, à cause de mon attitude dans ce bar et dans cette boîte. Je m’étais d’abord laissé draguer, c’est vrai. C’était de ma faute.

Tout cela trouve un écho aujourd’hui dans tout ce que l’on peut entendre, et je m’en veux presque de mettre ma petite histoire idiote sur le tapis précisément aujourd’hui, surfant sur la vague, cédant à une mode.

Il ne faut pas que ça ne soit qu’un simple mode.

Au-delà des « me too » et autres « balance ton porc », je crois que ce qu’il faut retenir, ce qui est important, c’est que des histoires comme ça, je ne connais pas une seule fille ou femme qui n’en ait pas au moins une, à des degrés de gravité divers certes. On s’y est habitué au fil des siècles, on trouve cela presque normal, on n’en parle pas…on se sent coupable, aussi. Le nombre des témoignages est ahurissant et donne la mesure du problème. Hélas, les mentalités sont bien ancrées (y compris chez les femmes d’ailleurs, d’où cette honte et ce sentiment de culpabilité) et mettront probablement encore beaucoup de temps à changer.

Je voudrais que me fille ne vive jamais cela…cette peur qui noue le ventre, la peur que dans les instants qui suivent on porte atteinte à son intégrité physique, qu’on la salisse. S’il y a une formule très cliché que j’ai volontiers reprise à mon compte, c’est bien celle-ci : la honte doit changer de camp.

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